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Femme d'exception - Rita Levi Montalcini

RENCONTRE AVEC RITA LEVI-MONTALCINI

 

Extrait d'entretien entre l'écrivain italien Paolo Giordano et  la célèbre neurobiologiste, prix Nobel en 1986 qui fêtera ses 100 ans le 22 avril prochain.

Source : Lien

A l’entrée, les deux gardiens me dévisagent, l’air étonné, peut-être à cause du bouquet. Ils m’indiquent le chemin. Je suis reçu par Elisabetta Balestrieri, qui a la tâche ingrate de trouver des financements pour les recherches de l’institut. “Madame la professeure n’est pas encore arrivée.” Je me dis que, pour Rita Levi-Montalcini, “Professeure” doit s’écrire avec une majuscule. J’attends dans le couloir. Enfin elle arrive. Un homme l’accompagne, mais elle marche sans aide, à petits pas. Si j’étais un réalisateur, je filmerais la scène exactement comme je la vois, à une certaine distance, sans déplacer la caméra, sans le son. Je ne couperais pas un seul photogramme de la Professeure progressant sur la ligne médiane du ­couloir blanc. La lenteur et l’obstination avec laquelle cette dame pleine de grâce – le mot “grâce” me tourne dans la tête pendant tout le temps de notre entretien et ­continue encore après – s’avance vers moi ferait une séquence parfaite pour raconter ses cent ans.

Cent.

Ans.

La voici devant nous. Nous nous présentons. Elle sourit – moi, je lui souris depuis tout à l’heure. Je lui offre les fleurs, elle me remercie. Nous nous installons dans son bureau, dont les murs sont ornés des tableaux hypnotiques de sa sœur Paola. Madame la Professeure prend la parole, comme pour dissiper mes doutes : “Dans ma vie, tout m’a été facile. Les difficultés ont glissé sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard.

Voilà donc son secret ...

Deux cerveaux En ce moment, Rita écrit un nouveau livre. C’est la première surprise. Pour nous, il semble évident que, lorsqu’on a 100 ans, on porte sur son dos plus de passé que d’avenir, mais la vie de Madame la Professeure ne commence pas après la guerre, ni avec le prix Nobel ni avec son séjour aux Etats-Unis. Elle commence avec le livre qu’elle est train d’écrire. Elle dit : “Je ne sais pas s’il plaira aux lecteurs autant qu’il me plaît. Je vous le raconte brièvement. Beaucoup de gens ignorent que notre cerveau est constitué de deux cerveaux. Le ­premier, archaïque, constitué par le système limbique, n’a pratiquement pas évolué depuis trois millions ­d’années. Celui de l’Homo sapiens ne se différencie guère de celui des mammifères inférieurs. C’est un cerveau petit mais qui possède une puissance extraordinaire. Il contrôle tout ce qui se passe en matière d’émotions. Il a sauvé l’australopithèque quand celui-ci est descendu des arbres, lui permettant de faire face à la férocité du milieu et de ses agresseurs. L’autre cerveau, beaucoup plus récent, est celui des fonctions cognitives. Il est né avec le langage et, au cours des 150 000 dernières années, il s’est développé de manière extraordinaire, en particulier grâce à la culture. Il se trouve dans le néocortex. Malheureusement, une bonne part de notre comportement est encore gouvernée par notre cerveau archaïque. Toutes les grandes tragédies – la Shoah, les guerres, le nazisme, le racisme – sont dues à la primauté de la composante émotive sur la composante cognitive. Or le cerveau archaïque est tellement habile qu’il nous porte à croire que tout est contrôlé par notre pensée, alors que ça ne se passe pas du tout ainsi.”

Je tente d’objecter que – si j’ai bien compris – le mal n’est pas seul embusqué dans le cerveau archaïque, mais qu’on devrait y trouver aussi l’amour, la passion, l’affection. Rita accueille ma remarque avec une certaine froideur. Cela n’a pas l’air de l’intéresser beaucoup. Elle dit : “D’accord, la composante émotive n’est pas uniquement négative.

 

L’avenir ? Rita a des problèmes de vue – c’est de son âge – mais elle regarde constamment son interlocuteur quand elle parle. Elle cligne des paupières à une fréquence qui est la moitié, peut-être le tiers de la mienne, comme si son temps à elle s’écoulait un peu plus lentement. “Le cerveau archaïque a sauvé l’australopithèque, mais il va mener l’Homo sapiens à l’extinction. La science a mis entre les mains de l’homme des armes de destruction très puissantes. La fin est déjà à notre portée.

Elle est assise devant moi, très digne. Elle porte une robe tout à fait dans son style – inimitable – , une robe noire élégante qui lui descend aux chevilles. Les épaulettes saillantes semblent accompagner l’ondulation de sa chevelure, partagée en deux hémisphères. Elle a greffé sur sa poitrine une broche en or aux formes compliquées. Impossible de ne pas la croire lorsqu’elle prédit la fin.

J’essaie d’approfondir : “Supposons que tout aille pour le mieux et que nous subsistions pendant quelque temps encore, qu’adviendra-t-il après l’Homo sapiens ?” Rita se rétracte : “Je ne suis pas futurologue. Je peux seulement voir ce qui se passe aujourd’hui. Le passé, je le connais. Quant à l’avenir… gardons espoir.” Elle fait alors une pause, se penche vers moi : “Paolo, ­comment vois-tu ton avenir ?

 

Trop de cerveaux Rita : Il faudrait l’expliquer aux jeunes d’aujourd’hui, cette affaire des deux cerveaux. Quand ils s’imaginent qu’ils pensent, ils se font des illusions. Le langage et la communication leur donnent l’illusion qu’ils sont en train de raisonner. Mais le cerveau archaïque est malin, et il sait aussi tricher. Il se camoufle derrière le langage, en imitant le cerveau cognitif. Il faudrait le leur expliquer.

- Moi : Avez-vous une idée…

- Rita : Paolo, je préfère que tu me tutoies, sinon…

J’essaie, et je reprends.

- Moi : As-tu une idée de la raison pour laquelle les jeunes ont une telle sensation de menace face à ­l’avenir ? A bien y regarder, il y a eu des périodes historiques bien plus dramatiques que celle que nous vivons, y compris parmi celles que tu as connues.

- Rita : Plus que la menace, ce qu’ils ressentent, c’est la précarité dans tous les domaines. Il est difficile de prendre conscience que notre comportement est très complexe, que notre cerveau est fait d’une infinité de composantes. Il est tout aussi difficile de voir dans toute catastrophe la possibilité d’un retournement. Peut-être suis-je une optimiste innée, mais je pense qu’il y a toujours quelque chose qui nous sauve. Les lois raciales, en 1938, en ce qui me concerne, ont été une chance parce qu’elles m’ont contrainte à aménager un laboratoire dans ma chambre à coucher. C’est là que j’ai commencé les recherches qui m’ont conduite par la suite à la découverte du facteur de croissance neuronale.

 

Hypatia. Hypatia vécut à Alexandrie d’Egypte, entre le IIIe et le IVe siècle après Jésus-Christ. Elle inventa l’astrolabe et le planisphère, et enseigna la philosophie sur les places et dans les rues de sa cité. Elle devint si populaire et si aimée qu’elle éveilla la jalousie de l’évêque Cyrille, qui la fit assassiner par une bande de chrétiens fanatiques. Hypatia fut mise en pièces – littéralement, puisqu’elle fut déchiquetée avec des tessons de poterie – et les lambeaux de sa chair furent brûlés sur la place publique.

Tout cela, je l’ai découvert après.

Mais quand j’ai demandé à Rita si la situation des femmes dans le domaine de la recherche est toujours aussi désastreux aujourd’hui que celle qu’elle avait décrite dans les années 1980 dans Elogio dell’imperfezione (“Eloge de l’imperfection”, éditions Garzanti), elle me parle d’Hypatia, en tenant pour évident que je connaissais l’histoire de la mathématicienne d’Alexandrie.

 

Elle dit : “Depuis l’époque d’Hypatia jusqu’à nos jours, on a dit que, dans le domaine scientifique, l’homme est génétiquement supérieur aux femmes, mais il n’en est rien. Génétiquement, hommes et femmes sont identiques. Mais ils ne le sont pas du point de vue épigénétique, c’est-à-dire en ce qui concerne leur développement, car celui de la femme a été volontairement freiné. Dans mon livre Le tue antenate [“Tes ancêtres”, éditions Gallucci], je présente soixante-dix portraits de femmes qui furent des génies, en commençant par Hypatia. Elles ne sont pas nombreuses, c’est vrai, mais autrefois la culture n’était accessible qu’à une élite restreinte et aux femmes juives, parce que chez les Juifs la culture était tenue en telle estime qu’elle passait avant les différences de sexe.” Et aujourd’hui ?

 

Elle dit : “Aujourd’hui, la situation est meilleure. Pas comme je le voudrais, mais elle est meilleure. Seulement, hélas, dans cette partie du monde que nous appelons "civilisé". En Afrique, il y a des milliers de femmes intelligentes qui n’ont pas la possibilité d’utiliser pleinement leur cerveau. L’instruction est la grande tâche à laquelle je me suis attelée en Afrique [à travers la Fondation Rita Levi-Montalcini]. En quelques années, nous avons distribué 6 700 bourses d’études, qui couvrent les dépenses, de l’enfance à la formation postuniversitaire. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est déjà quelque chose. Quand j’avais 20 ans, je voulais aller en Afrique soigner les lépreux. Quand j’y suis allée, j’étais déjà vieille, c’était pour soigner l’analphabétisme, qui est bien plus grave que la lèpre.

Je demande s’il est facile pour elles de concilier leur vie de chercheuses et leur vie – que je n’arrive à définir que par cet adjectif, horriblement précis : familiale.

Elle dit : “Ce sont toutes des femmes extraordinaires. Certaines sont mariées, d’autres divorcées, d’autres vivent en union libre. Cela n’a aucune importance. Toutes sont excellentes. Et pourquoi donc ? Parce que les femmes ont été entravées pendant des siècles. Quand elles ont eu accès à la culture, elles ont été comme des affamées. Et la nourriture est bien plus nécessaire à l’affamé qu’à celui qui est déjà rassasié.

On raconte qu’un jeune élève d’Hypatia en devint amoureux. La philosophe  grec lui montra alors un tissu taché du sang des menstrues. Elle lui dit : “C’est donc cela que tu aimes, mon jeune ami. Cela n’a rien de beau.

...

Cent ans d’avenir.

- Moi : En lisant tes livres, je me suis rendu compte que tu as une vision panoramique de la science, et que tu possèdes des compétences dans d’autres domaines, comme la physique et les mathématiques. Aujourd’hui, cela ne paraît plus possible.

- Rita : Ce n’est pas un siècle qui s’est écoulé depuis ma naissance, mais tant de siècles ! Un développement technologique tel que celui d’aujourd’hui était impensable il y a cinquante ou soixante ans. Pourtant, la technique ne suffit pas. Il faut voir les choses plus largement. Les jeunes ont certainement de grandes capacités aujourd’hui, mais leur niveau culturel est assez bas.

- Moi : L’âge, les responsabilités, et la reconnaissance des plus grandes instances n’ont-ils pas amoindri ta soif de découverte ?

- Rita : Au contraire. Ils l’ont accrue. J’ai d’excellents rapports avec les jeunes qui travaillent ici, parce qu’ils sentent que je peux ajouter une chose fondamentale qui manque à leur formation : l’intuition.

- Moi : C’est comment la vie, quand on a 100 ans ?

- Rita : Ma vue a un peu baissé, et l’ouïe bien davantage. Pendant les conférences je ne vois pas bien les projections, et je n’entends pas très bien. Mais ma pensée est plus active maintenant que lorsque j’avais vingt ans. Que le corps fasse ce qu’il veut. Je ne suis pas mon corps. Je suis mon esprit.

- Moi : Et quand le corps meurt ? Rita : Quand le corps meurt, ce que l’on a fait nous survit, le message que l’on a porté.

Pause.

- Rita : Paolo, comment vois-tu ton avenir ?

- Moi : …

- Rita : ...

- Moi : Je voulais encore te poser une question, sur ta manière de t’habiller. Ou trouves-tu ces vêtements si élégants que tu portes en toutes occasions ?

- Rita : C’est mon point faible. Je n’ai jamais essayé de dissimuler mon âge : j’ai des rides et je ne les cache pas. Mais j’ai gardé cette pointe de vanité. Parfois, j’en souffre.

Elle rougit légèrement.

J’en jurerais.

Petite biographie :

• 22 avril 1909 Naissance à Turin.

• 1936 Termine ses études de médecine.

• 1938 Emigre à Bruxelles à la suite des lois raciales fascistes.

• 1947 Entre à l’université Washington de Saint Louis, où elle reste jusqu’en 1977.

• 1951-52 Découvre le facteur de croissance neuronale (NGF).

• 1986 Reçoit le prix Nobel de médecine avec le biochimiste américain Stanley Cohen.

• 2001 Nommée sénateur à vie.

amour

Commentaires (5)

1. sunyatazenconseil (site web) 01/12/2012

Merci pour votre commentaire ...

2. BROCHET-GROMADA 30/11/2012

à bientôt 79ans je découvre cette personnalité, je suis pleine d'admiration , sa vision sur le comportement humain ne me surprend pas, je n'ai pas fait de longues études, simplement tout au long de cette vie j'ai eu la chance d'apprendre . merci

3. sunyata (site web) 15/12/2011

Bonjour,
Il semblerait en effet que Rita dans sa "vision" (ou expérience) dualiste de notre encéphale trouve dans le cerveau (dit archaïque) la source de pas mal de nos difficultés, donc de nos maladies (mal à dire) car ce dernier est le véritable tenancier de nos émotions (qui sont une extraordinaire énergie de vie, capable du meilleur comme du pire) … D'un point de vue zen aucun des cerveaux n'a de prépondérance (ou d'importance) sur l'autre, il s'agit "d'outils" ayant chacun sa place, sa fonction et la salutation bouddhique qui consiste à joindre les deux mains à hauteur du visage vise à illustrer leur unité profonde et leur nécessaire coopération pour nous êtres humains sensibles.

Toujours d'un point de vue zen la source de nos maladies n'est à imputer à aucun de nos organes mais bien à la compréhension erronée (à l'image d'un miroir embué qui ne permettrait pas de voir distinctement son vrai visage ou comme un voile) que nous avons de nous-même : Ignorance fondamentale de notre nature profonde qui engendre déséquilibre, peur, avidité et lorsque l'on obtient pas, colère voire haine.

A éparpiller et disséquer les "choses" on en oublie un peu le dess(e)in d'ensemble, 2 ou 3 cerveaux pour certains en plus une partie droite et une partie gauche, un cerveau dit "féminin", etc … Peut-on dire d'une personne qu'il est plus son orteil, sa main, sa poitrine ou son cerveau ? A découper l'individu (indivisible ?) en morceaux, fonctions, défauts, attributs ou je ne sais quoi nous en occultons l'essentiel … Quel est cet essentiel ? ...

Être ou ne pas naître telle est toujours la question (comme c'est joliment dit sur votre site ) ?

http://www.aataentsic.org/contacts/fondatrice/fondatrice.htm

Belle activité que la vôtre, bien à vous.

4. Sylvie-Anne Siouï Trudel 15/12/2011

Est-ce que les maladies sont provoquées par nos cerveaux ?

5. Lise Medini 06/12/2011

J'ai une immense admiration, un profond respect pour cette grande dame.
Merci de ce bel interview. Je vous envie de l'avoir rencontrée, c'est un être rare. Elle a l'élégance du coeur comme celle de ses vêtements, dehors et dedans sont en harmonie.

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