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Puissant bushi

 

Puissant bushi, grand seigneur des terres de l’ouest, au milieu de mes richesses, de mon bonheur, de mon jardin et de mes manuscrits précieux, j’étais enclin à trouver que tout ce qui avait trait à l’existence, à la nature humaine était puérile et incertain, à la fois touchant et immensément ridicule comme ces prêtes shinto vaniteusement sages, tour à tour lumineux et sombres, digne de respect et de moquerie. 

 Si mon regard se remplissait à la vue des fleurs de lotus flottant sur l’eau calme du lac où jouaient les carpes koï, se délectait du chatoiement bigarré de la lumière à travers les frondaisons et des agencements savants des maîtres jardiniers, si bien souvent tout ce qui procède de la nature me paraissait d’essence divine et sacrée, comme pénétré par l’ardeur d’une vie éternelle, d’autres fois, voire dans le même temps, je trouvais à ce paysage familier quelque chose d’équivoque, de dérisoire, d’irréel, une disposition à la décomposition, un retour inéluctable au chaos.

 

De même que moi, samouraï devenu daimyo je m’étais avili jusqu’à devenir un assassin et un hors-la-loi, pour prendre à mon tour le pouvoir en maître absolu. Ignorant des puissances qui m’avaient guidé et amené, sans que je sois jamais sûr ni du lendemain, ni du jour suivant, je voyais à présent clairement ce jeu de maya, de la vie qui recélait partout de la noblesse et de la vilenie, de la grandeur et une faille sans fond ; sentiment mêlé d’éternité glorieuse et de mort infâme.

 

 Et même mon aimée, même la belle Izumi avait parfois, pour quelques instants, perdu de son charme à mes yeux et il m’avait alors semblé ridicule de voir trop d’or à ses poignets, trop de blanc sur son visage, trop de fierté, de superbe dans son regard et une dignité trop affectée dans la démarche que lui imposait le port de son kimono de soie.

  Plus encore que mon domaine, mon jardin, mon épouse et mes livres, c’était Noomi-san, mon amour perdu, qui représentait pour moi encore, l’accomplissement de mon existence.

C’était une très belle personne, infiniment sensible, au visage angélique qu'illuminaient d'exceptionnels yeux bleux-gris, je la revoyais s’attardant dans les jardins, contemplant les pierres ... Ou durant le hanami, sous les cerisiers en fleurs. Elle avait un inclination naturelle pour la réflexion et la rêverie. Les sourcils légèrement levés, le regard perdu, d’une fixité un peu absente, elle s'échappait parfois des heures vers des destinations connues d’elle seule.

Je me souvenais enfin de ce jour où, un messager avait été dépêché de régions proches dirigées par un redoutable daimyo, voisin de mon seigneur et maître. Il m’avait informé que des hommes en armes avaient fait des incursions, tués des paysans et emmenés prisonnières un grand nombre de personnes.

 

 Je m’étais préparé sans plus attendre et à la tête de quelques douzaines de chevaux et d’hommes, je m’étais mis en devoir de poursuivre et châtier les brigands.

Et, au moment du départ quand j'avais pris Noomi dans mes bras et l'avais embrassée, je me souviens de cette flambée d'amour qui m'avait traversé le coeur comme une flèche fulgurante. Cette douleur de feu, dont la violence me surprit et me troubla à l'égal d'un avertissement venu de hauteurs inconnues, fit naître en moi, pendant la longue chevauchée, une conscience et une sensibilité nouvelles.

En effet, à cheval, je me préoccupais de savoir pour quelles raisons j'étais en selle, pourquoi je poussais ma monture avec tant de hâte et de détermination, et qu'elle était au juste la raison impérieuse qui me contraignait à cet acte, à cet acharnement.

A la réflexion, je m'aperçevais qu'au fond de mon coeur cela ne me paraissait plus tellement important et qu'il ne mettait pas plus pénible que ça de savoir qu'à la frontière, on eût razzié du bétail et des gens. Ce vol et cette atteinte à mon seigneur n'eussent pas suffit à enflammer ma colère et à me faire agir. Il eût été plus dans mon caractère finalement d'accueillir la nouvelle de ce larcin avec un sourire de pitié mêlé de lassitude ...

Mais je savais aussi que j'aurais été cruellement injuste envers le messager qui avait couru jusqu'à la limite de ses forces et vis à vis des victimes, de ceux qui avaient été fait prisonniers et même par dessus tout, de mon daimyo qui m'avait confié la sécurité de son territoire.

Je comprenais qu'il était de mon devoir d'entreprendre cette expédition punitive.

Mais qu'est-ce-que le devoir ?

Combien existent-ils de devoirs que souvent nous négligeons sans que notre coeur en frémisse !

D'où venait donc que ce devoir de vengeance ne me fût par de l'un de ceux qui m'étaient indifférents ? A peine cette question avait effleuré mon esprit que mon coeur avait répondu en vibrant soudain de la même douleur qu'à l'instant de mes adieux avec Noomi.

  Si mon daimyo se laissait voler du bétails et des sujets sans opposer de résistance, je le comprenais maintenant, le brigandage et les actes de violence se propageraient des frontières jusqu'au palais, et finalement je me retrouverais moi-même face à face avec l'ennemi, et celui-ci pourrait m'atteindre au point qui m'était le plus sensible, à la plus grande et plus amère des douleurs ; ils enlèveraient ma bien-aimée, la tueraient, la violeraient peut-être ...

Ce serait là la plus atroce des souffrances, infiniment pire que ma propre mort elle même à laquelle, dès mon plus jeune age, j'étais préparé, y compris par le traditionnel seppuku !

Et c'était pour ça que je chevauchais avec tant d'ardeur et que j'étais un guerrier fidèle à ses devoirs. Ce n'était pas là sensibilité à ces pertes de bétails, ni bonté envers les paysans, ni même respect ambitieux à mon souverain, mais bien amour violent et insensé pour Nonomi-san dont les yeux clairs brouillaient mon esprit et mon coeur de la folle crainte que me causerait sa perte.

Voilà ce que j'avais compris lors de cette chevauchée, voilà ce que j'avais craint alors et voilà ce qui se réalisa car je ne parvins pas à rattrapper et à punir les coupables et j'ai du moi-même violer la frontière et causer de terribles ravages dans les villages de la province voisine.

 

 J'étais resté absent de longs jours et en rentrant victorieux, je m'étais livré de nouveau à de profondes réflexions, j'étais taciturne et triste. Je m'étais aperçu que toute ma manière d'être et d'agir m'avait fait tomber, sans espoir d'y échapper, dans un filet perfide et redoutable. Alors qu'en présence de Noomi mon goût de la pensée, mon besoin de contemplation tranquille, de vie apaisée et fraîche ne cessait de croître.

J'alimentais moi-même l'amour, la querelle et la guerre.

Le sang de pauvres innocents que j'avais à présent sur les mains allait être naturellement l'origine de vengeances et de violences nouvelles, et cela continuerait jusqu'à ce que le pays tout entier ne fussent plus que chaos jonché de chairs tailladées par l'acier.

Effectivement, les incursions et les razzias se renouvelèrent allant crescendo dans l'horreur. Je ne comprenais plus quel sens et quelle utilité avait cette guerre perpétuelle, je souffrais des souffrances des victimes, je regrettais mon jardin, mon aimée, mes livres que je négligeais jusqu'à les abandonner irémédiablement ...

 

 Vint une courte période de mousson qui avait permis une trève toute relative ; Toute relative car une horde de ninjas s'était introduite de nuit au palais et avait semé la mort et la dévastation parmi les gens de la cour, tuant mon seigneur et maître et ... Noomi !

A mon retour, la silhouette maigre et le visage sombre, je vis le bonheur et la joie de ma vie se flétrir et pâlir à tout jamais. Je m'étonnais qu'on pût supporter tant de vide et de vie sans joie, s'habituer à tant de désolation et tant de haine. Ma vie n'avait plus aucun sens, mais elle avait encore une volonté et un centre, elle avait pour pivot une douleur odieuse qui avait pour noms la guerre et le désastre ...

 

 Parvenu maintenant à l'automne de ma vie, débarrassé de mes cheveux tombés à terre comme autant de souillures de ce monde, c'était le crâne rasé, assis en lotus, silencieux et immobile que je contemplais le jardin minéral qui me faisait face. La brise légère qui vint soudainement caresser ma joue raviva en moi le délicat parfum de l'Eternelle Absence.

 

Cher ami, ne vois-tu pas

Cet homme du Satori

Qui a cessé d'étudier

Et vit sans effort ?

Il ne cherche ni à écarter

Les illusions,

Ni à trouver laVérité.

zen bushi samourai

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